Par Geneviève Bouché et Christian Delom

Constatons l’échec de la société de l’accumulation et de la concentration

Notre société est bloquée car elle privilégie l’accumulation des richesses, la concentration des pouvoirs, la concentration des savoirs. Elle tourne le dos à notre projet de société et à sa promesse universelle : liberté, égalité, fraternité.

Une société qui se donne comme objectif prioritaire l’accumulation et la concentration tombe immanquablement dans tous les excès et les gaspillages :

-          Excès de richesses qui amène à stocker plus qu’à investir,

-          Gaspillage des ressources humaines et des ressources naturelles au service de l’unique objectif d’accumulation de richesses,

-          concentration de pouvoirs, perdant les repères de la mesure et de l’éthique publique, accaparement des savoirs jusqu’à tourner le dos à la recherche fondamentale et à la recherche de sens.

Aucune régulation, aucun contrepouvoir, aucun partage des ressources et des savoirs ne sont tolérés. La liberté n’est invoquée que pour laisser faire cette accumulation.

Ainsi, la société se fige et la diversité s’éteint. Les riches restent riches, puis leurs enfants, leurs petits enfants. Les pauvres restent pauvres mais aussi leurs enfants et leurs petits enfants. Les diplômés protègent l’accès au diplôme. Et pour conserver les privilèges, la classe moyenne, qui fut une conquête de l’époque moderne, passe en perte et profit même au mépris de son pouvoir d’achat. On privilégie l’immobilisme au mouvement pour la satisfaction, sans perspective, de ceux qui possèdent. Même l’égalité des chances, substrat d’une société d’équité, est peu à peu abandonnée dans un modèle qui favorise officiellement la compétition à outrance, en réalité à la faveur du « fils de ».

Ghettos de riches, ghettos de pauvres, écoles de l’excellence, écoles de l’échec, professionnels du pouvoir, citoyens considérés comme simples consommateurs du pouvoir et non comme un peuple souverain, libre de ses choix.

Concentration de richesse et développement de la pauvreté, gaspillages humains et matériel, contre-pouvoirs en fuite … les uns profitent de la loi du plus fort tandis que les autres font au mieux.

Notre vision

Nous sommes désorganisés et pourtant nous sommes en présence de perspectives prometteuses au regard de l’accumulation de potentielle d’innovation sur tous les plans : technologique, sociale et artistique … mais pas démocratique.

Stigmatiser uniquement les financiers est réducteur. A y regarder de près, nous devons aussi remettre en cause notre pratique de la démocratie. Elle n’est plus adaptée aux contraintes et aux perspectives de la civilisation de l’immatériel dans laquelle nous entrons. Cette ère change notre rapport au temps et la nature de nos désirs.

L’important n’est pas tant ce que je possède que ce que je suis, ce que j’ai fait et les projets que j’envisage de mener avec d’autres.

« Collaboratif », « réactifs », « diversité », « à dimension humaine » … sont les mots clef qui sillonnent les travaux de réflexion de ceux et celles qui ont acquis la conviction que nous devons désormais accepter de penser autrement. Tous attendent des propositions de la part des formations politiques. Comment faire évoluer nos institutions pour redonner vie à notre espace social, économique et environnemental ?

L’ère nouvelle que nous abordons impose de favoriser la fluidité d’action (politique, sociale, économique, culturelle) en instaurant un esprit de liberté responsable.

L’ère industrielle a prôné le gigantisme dans une organisation en étoile, l’ère financière rétablit l’ordre hiérarchique, des sociétés divisées en castes, l’ère de l’immatériel réclame de la fluidité et de la coopération en réseau, basée sur des indicateurs non plus exclusivement financier. La fluidité comme les réseaux annonce une société du mouvement et néanmoins stable (un élément tombe, la toile s’adapte).

Le mouvement c’est la mobilité sociale, le partage des savoirs, celui des pouvoirs. Le mouvement c’est la capacité d’agir, d’imaginer, de réfléchir, d’innover, en bref de « cross fertiliser » en permanence.

Le mouvement c’est la liberté créatrice, l’expérimentation, l’évaluation, la coopération, l’adaptation.

Mais une société du mouvement est aussi une société qui donne les moyens, qui accompagne, qui oriente. C’est une société bienveillante car elle y a tout intérêt : l’émulation est créatrice de valeur dès lors qu’elle comprend que la coopération est source de valeur.

 

L’Europe s’est développée sur une certaine idée de la paix. Cette idée doit être renforcée et adaptée aux nouvelles réalités où les guerres ne sont plus seulement militaires, mais multiformes et permanentes. La France, en raison de sa position et de son poids se doit d’y être exemplaire et moteur.

Pour cela la maison France doit être attractive et efficace.

Le désordre actuel constitue une chance à condition de mobiliser l’effort de tous. C’est à ce prix que nous allons pouvoir rendre flexible ce qui est rigide et attractif ce qui semble impossible.

Ceci va être fait parce qu’ensemble nous avons acquis la conviction que le consumérisme assèche la vie sociale et spirituelle et que le progrès technique n’est pas sans faille.

L’enjeu

Nous sommes rendu à une situation où soit nous entrerons dans une période d’endormissement de plusieurs siècles, soit nous décidons de moderniser rapidement notre vie sociale, économique et politique.

Cette seconde option, la notre, nécessite la coopération de tous. Nous avons à cœur de promouvoir cette coopération par la règle, l’exemple et l’accompagnement. Elle ne laissera personne sur le chemin de l’oubli, de la résignation ou du découragement. Elle n’exonère personne de l’effort à consentir. Cet éffort sera réparti de façon équitable entre les générations et les différentes sphères sociales.

Ceci n’est possible que si nous parvenons à convertir le vent de révolte en énergie régénératrice, orientant les efforts de tous vers un même but : la construction d’une société qui considère chaque individu comme un contributeur dans un environnement qui est le patrimoine de l’humanité. Ainsi nous tournerons le dos à une société caricaturale, basée sur l’élimination et la normalisation.

 

Notre modèle de société pour la France dans 10 ans

La France doit s’imposer comme un pays exemplaire et attractif au sein de l’Europe, portée par une administration qui favorise l’activité, l’organise de façon démocratique et accompagne les projets.

Enracinée dans l’esprit collaboratif de notre époque, elle se méfie des concentrations de toutes natures au profit de structures réactives qui ne craignent pas la remise en cause.

C’est une société en réseau adaptée, à une économie basée sur les savoirs, les talents et la valorisation des patrimoines de toute nature.

C’est une société du partage, attentive à la diversité en matière de culture et de savoirs, la « nouvelle matière première » de cette forme d’économie émergeante.

C’est aussi une société attentive à ne laisser tomber personne agissant plus en fonction des besoins de chacun. Elle passe de l’assistanat à l’accompagnement. De la normalisation réductrice à l’adaptation réaliste et efficace.

Le 21ème siècle doit terminer les guères financières du 20ème siècle car la guerre des talents a déjà commencé. Elle repose notamment sur l’attractivité des contrées.

Des priorités convergentes

Capitalisons sur notre capital d’expérience en matière de démocratie, en l’adaptant aux nouvelles contraintes du 21ème siècle : profitons des opportunités de la « production intelligente » (immatérielle, coopérative, déconcentrée), démultipliée par l’accès aux savoirs, au partage d’expérience, à la coopération (culture du partenariat).

Jouons les atouts de l’Europe.

Donnons un autre chemin à la mondialisation en démontrant la nécessité de passer au développement responsable. Ne subissons pas la limitation des ressources, l’accélération du temps, les désordres démographiques et économiques. Organisons, les ressources actuelles et imaginons celles du futur. Donnons nous du mal à nous faire du bien mais ne nous faisons pas mal en croyant en faire….

Le progrès technologique n’a jamais détruit des emplois. Il a permis de remplacer des tâches fastidieuses ou dangereuses par des métiers intéressants. Avec ingéniosité, l’occident est parvenu à éradiquer ses famines. Nous devons à présent nous atteler à éradiquer les crises financières et leurs effets désastreux sur les hommes et l’environnement. L’Europe dans son ensemble pèse un poids significatif pour influer sur le sens de l’histoire. Les français, fortement touchés, doivent exiger des comptes et soutenir les actions qui contribuent à barrer la route à ce fléau.

Néanmoins, la recomposition de notre tissu économique demeure notre priorité. Un tissu souple, basé sur la coopération et l’engagement dans des projets à taille humaine.

Sans trahir notre éthique et dans le respect de notre trajectoire culturelle, nous privilégions le pragmatisme, le réalisme et la constance. C’est par cette voie que nous commencerons à barrer la route à la pauvreté rampante qui gagne nos familles.

Eradiquer la pauvreté serait naturellement idéal, mais la combattre est déjà un objectif ambitieux. Ne pas produire de CO2 serait évidemment préférable, mais s’organiser pour en produire de moins en moins est évidemment une priorité plus accessible.

Volet économique

Le rayonnement d’une économie prend ses racines dans une activité domestique forte et stable. A l’ère des ressources  immatérielles, l’innovation collaborative impose de nouvelles formes de prise risques en matière d’investissement. Elle exige une gestion des talents, des savoirs et des capitaux qui passe par une nouvelle approche de l’entrepreneuriat. Nous devons recentrer nos institutions en conséquence en les confortant dans leurs attributions de facilitateur et de stratège. Car une économie dynamique est organisée et fluide.

La finance est au service de l’économie. Elle ne peut créer de la richesse qui ne soit pas adossée à la réalité. Nous devons travailler avec nos partenaires européens et ainsi peser sur le monde pour réduire les disfonctionnements financiers dans lesquels nous nous trouvons engagés.

La création de valeur générée par les territoires doit être employée en priorité sur ce même territoire. C’est à ce prix que nous pourrons servir les objectifs sociaux auxquels nous aspirons. C’est d’ailleurs selon cette logique que les pays en développement émergent et nous devons les soutenir.

En matière d’entrepreneuriat, le droit à l’erreur doit être considéré comme une période de bonification. Le recyclage rapide des talents et des savoirs acquis durant une expérience non concluante contribue à accompagner le mouvement de la vie entrepreneuriale. Les institutions y veillent, ce qui implique un recadrage de leurs missions actuelles.

Volet social

Chaque citoyen constitue une richesse pour la communauté. A ce titre, la communauté lui permet de contribuer pleinement à la vie commune. Selon les projets de chacun et de ses moyens, chaque contribution est prise en considération sans esprit de compétition mais avec le souci de l’intérêt général.

Au-delà de l’aspect financier, nous encourageons la vie sociale de tous, notamment par la contribution sous toutes ses formes, car l’isolement fait le lit des abus et de l’exploitation.

En clair, nous privilégions un revenu minimum assorti d’une contribution minimum. Ces contributions sont orientées vers des tâches qui fluidifient la vie des citoyens ou qui favorisent la préparation du futur. Elles ont surtout pour vocation de favoriser la circulation des hommes, des savoirs et des idées. De ce fait elles favorisent l’intégration permanente de chacun à la vie collective.

Ceux à qui la chance sourit particulièrement doivent rendrent à la communauté à proportion de ce qu’ils ont reçu grâce aux conditions favorables crées par elle.

De même qu’il n’existe pas de sot métier, il n’existe plus de différence dans les statuts concernant l’appréhension de l’avenir, de la santé, de l’activité professionnelle. Il existe seulement des choix professionnels et ils ne sont pas définitifs.

Les corporations établies et celles en émergence veillent à la probité de leurs membres et à l’actualisation permanente des savoirs et de l’état de l’art. En ce sens leur rôle social est renforcé et reconnu.

La mutualisation de la protection sociale fait partie de notre pacte républicain. Son détournement à des fins individuelles est un coup porté à ce pacte ciment de notre cohésion. Aucune corporation, aucun statut ne peut en revendiquer une part excessive au détriment des autres. Cette compétition sociale est aussi irresponsable que la compétition pour accaparer la richesse, le pouvoir ou le savoir. C’est pourquoi nous devons repenser notre système de manière mieux l’intégrer dans notre réalité économique et culturelle et mieux responsabilisé les citoyens.

Volet international

La France en tant que nation est consciente de son interdépendance avec les autres nations. Elle en fait même l’axe principal de sa doctrine internationale. Cette interdépendance est facteur de paix et d’enrichissement via les échanges entre des hommes, des cultures, des savoirs et des intérêts vitaux.

La France défend cette position en s’appuyant sur la force que représente sa position au sein de l’Europe et l’Europe dans l’échiquier international.

La prévention des crises et le rayonnement de l’Europe, en tant que modèle social de développement, orientent le contenu de nos contributions.

Volet démocratique

Notre démocratie doit évoluer de manière à ajouter à la représentativité des territoires une juste représentativité de la diversité de nos citoyens (sexe, âge, métier, défense d’intérêts collectifs … ).

Elle prend sa légitimité auprès des citoyens grâce à des débats plus ouverts et des contre-pouvoirs indépendants, efficaces et responsabilisés.

Elle se réorganise de manière à trouver un équilibre entre la légitimité verticale (la pyramide des mandats) et horizontale (l’audience dans les médias publics collectifs).

Les partis politiques, les think tank et les autres formes associatives sont organisés de manière à favoriser une réflexion collaborative qui ne craint pas l’innovation et la confrontation des idées. Ils disposent de moyens et rendrent des comptes.

Les relations entre les élus et les électeurs reposent sur des contrats adossés à un état des lieux en début et en fin de mandat. Ainsi, les programmes électoraux ne sont plus une liste d’allégations, mais un plan d’action modélisé et argumenté. L’évaluation objective et transparente doit redonner la confiance et donc la capacité à agir dans la légitimité.

Les mandats électoraux, par principes non cumulables, sont considérés comme une période que l’élu dédie à la communauté, en aucun cas elle ne peut être considérée comme une carrière ou la marque d’un bénéfice, d’une charge.

En contrepartie, la société garantit à ses élus la réinsertion dans la vie économique et sociale en accompagnant leur projet de vie comme pour tout autre citoyen.

Les pouvoirs publics

Ils assurent la protection des habitants (social et physique) dans le respect de la personne humaine et du droit. Les politiques publiques sont entièrement orientées vers la dynamisation et la structuration de la vie sociale, culturelle et économique dans le cadre d’objectifs et de stratégies partagées et en associant la population aux décisions.

Les réformes visent à la simplification et réorientation des forces, dans un esprit de contribution de tous.

Les pouvoirs et leurs contre-pouvoirs sont démocratiques, soutenables, éthiques. Tout manquement à ces principes doit être sanctionné. C’est le ciment du pacte social et des principes du bien vivre ensemble.