La mutation monétaire est en marche

Les monnaies complémentaires sont des monnaies qui remplacent les monnaies institutionnelles dans les communautés où celles-ci se sont raréfiées au point de bloquer la vie sociale.

L’exemple le plus emblématique est celui de la favela de Las Palmas au Brésil. Ce modèle a été généralisé sous l’impulsion de Lula.

Les entreprises suisses utilisent encore aujourd’hui le WIR entre elles. Cette monnaie avait été créée avant la seconde guerre mondiale pour protéger l’économie dans grands désordres externes consécutifs à la crise de 1929 et les suivants.

En France, les monnaies complémentaires entrent dans le champs de réflexion des citoyens depuis le début du 21ème siècle. Les mouvements majeurs s’articulent autour du SEL (activateur social dédié aux échanges de services) et du SOL (activateur économique sous forme de monnaie commerciale). Ces monnaies diffèrent quant à leurs objectifs respectifs et leur mode de gouvernance :

Pour les SEL, la régulation est assurée par des comptes à somme nulle, alors que le SOL, adossé à des dépôts en euros, fonctionne comme une monnaie classique si ce n’est qu’il est fondant : il perd de de sa valeur au fil du temps. Il est donc recommandé de s’en servir. Ce n’est pas avec cette monnaie que se fait l’épargne. Ce dispositif a pour objectif de « faire tourner l’économie » et donc la dynamiser.

 

Jusqu’en 2010, ces monnaies complémentaires avaient une existence réduite à quelques communautés réunissant quelques centaines de citoyens.

En 2011, un cap a été franchi avec le lancement expérimental du SOL Violette à Toulouse. Cette opération bénéficie d’une dotation financière de la ville pour donner de réels moyens de développement d’outils ad hoc.

Dans son sillage, toutes les communes y réfléchissent, nombre d’entre elles passent à l’acte. La mise en place s’effectue par l’intermédiaire d’une association. Il faut être membre de l’association pour pouvoir utiliser sa monnaie. Les commerçants qui acceptent la monnaie sont agréés par l’association. Ils s’engagent à respecter une certaine éthique dans les biens et les services qu’ils proposent.

Le succès ne cesse d’étonner les porteurs de ces projets.

Il est encore trop tôt pour distinguer l’effet d’engouement de l’effet mécanique. Cependant, chaque association revendique des créations d’emplois et un enrichissement du climat social dans les quartiers.

 

Mais pas encore arrimée aux institutions

Pour ce qui est des candidats aux présidentielles de 2012, seuls les « petits candidats » s’expriment sur le sujet. Madame Boutin et monsieur de Villepin, en particulier, prennent cette réflexion en considération et la mettent en synergie avec le « revenu garanti » puisqu’il s’avère que les deux thèmes soient liés.

Chez les candidats plus élevés dans les sondages, le sujet est tout simplement ignoré.

Or, l’engouement pour les monnaies complémentaires n’a rien d’un épiphénomène. Symboliquement, il exprime la défiance à l’égard des institutions. Or, précisément, la monnaie est l’instrument institutionnel le plus présent dans les foyers. En la cherchant des solutions alternatives, les citoyens manifestent leur volonté de reprendre la main sur la gouvernance de leurs affaires.

Implicitement, ils dénoncent leurs doutes quant à la compétence et la probité des hommes politiques et des professionnels de la finance.

Il est frappant de constater que les citoyens qui s’engagent dans les associations qui portent les projets de monnaies complémentaires sont peu préparés à aborder la complexité des problématiques liées à la gouvernance d’une masse monétaire et des instruments de redistribution de la richesse.

Sans trop perdre de temps à comprendre dans le menu détail le fonctionnement du système actuel, ils imaginent et mettent en œuvre celui qui correspond à leurs attentes. Difficile d’être plus pragmatique … n’en déplaise aux « sachants » qui en sourient.

 

Au fur et à mesure que les expérimentations se mettent en place, les questions fusent. Les débats s’animent et les solutions s’imposent.

Voici un exemple rapide dans lequel Paul puis René se procurent, auprès de la banque agréée pour émettre de la monnaie complémentaire (mc), respectivement 100 et 20 mc. Sitôt leur portemonnaie garni, ils font un peu de commerce avec d’autres membres de l’association.

La tenue respective des comptes de chaque membre est la suivante :

Nous constatons que les 120 mc qui ont été créés par la banque ont donné lieu à 220 mc d’échange, soit une création de richesse de 100 mc.

Par ailleurs, les 120 mc, créés à la demande de Paul et de René, ont donné lieu à un dépôt de 120 € à la banque. Ces dépôts vont être investis dans des biens communs. La politique d’investissement est définie par les membres de l’association qui gouverne la monnaie. Paul et René ont donc contribué à l’enrichissement du patrimoine local.

Cependant, leurs petits échanges bienveillants a échappé à l’écomonie conventionnelle en €. En imaginant que les impôts et taxes ne représentaient que 10 % (sommes collectées – sommes redistribuées), le manque à gagner de la communauté conventionnelle serait de 22 mc soit 22 € !

Néanmoins, la gouvernance de la monnaie génère des coûts qui ne sont théoriquement pas couverts par la dépréciation de la monnaie. D’ailleurs, cette dépréciation doit être surveillée car le système ne fonctionne que s’il est utilisé par une communauté de taille significative. Or plus la communauté est importante, plusellel est complexe à gérer …

Comme le montre l’exemple, cette monnaie crée de la richesse sur le territoire. Cette création de richesse se fait en utilisant de le patrimoine collectif financé depuis la nuit des temps par la fiscalité conventionnelle (les infrastructures, la population éduquée et en bonne santé …). Il est donc normal de rendre une partie de la richesse crée à la communauté générale.

Ceci renvoi à la question de l’articulation de l’économie des monnaies complémentaires avec celle de la monnaie nationale. Il en va de la légitimité des monnaies complémentaires.

 

Un instrument de renouveau, de croissance et d’adaptabilité

Il semble peu probable que la complexité et la recherche de solution rebutent les associations. Leur motivation est trop forte pour envisager le renoncement. Et d’ailleurs, ce serait une erreur de renoncer aussi vite.

En effet, l’économie mondiale s’organise en blocs : $, €, ¥ … la conséquence en est que les décisions sont prises de plus en plus loin des citoyens. Or, aux USA comme en Europe ou en Chine, ni la qualité de vie ni les potentialités ne sont homogène en tout point du territoire.

Or la monnaie est un objet de tous les jours. A cause l’éloignement, les décisions qui sont prises sont caricaturales et, par conséquent, mal adaptées à chaque zone géographique. Il s’en suit une défiance sourde à l’égard des institutions.

 

Chaque monnaie conventionnelle est utilisée tant dans les échanges internationaux que dans les échanges nationaux. Elle est donc à la fois :

·         un instrument externe, à qui il est attribué simultanément des comportements guerriers et séducteurs,

·         en interne, des fonctions vestales[1]. Les monnaies sont intimement liées à la fiscalité et aux incitations économiques. Elle constitue un moyen d’action privilégié pour les élus politiques.

Ainsi, au fil du temps, les monnaies conventionnelles se sont mises à assurer des fonctions variées, ce qui rend leur gouvernance de plus en plus complexe.

Gérer la monnaie avec la double focale (interne & externe) semble très technique. Tellement technique que les gestionnaires sont sans cesse suspectés de double langage. Effectivement, cette gestion se doit d’être le reflet d’une stratégie. Les hommes politiques étant devenus relativement faibles face au poids des multinationales, les stratégies qu’ils sont sensés proposer et appliquer sont floues et donnent l’impression d’être dictées par des intérêts privés à court terme au dépend des intérêts collectifs locaux à long terme.

 

Actuellement en France, deux logiques s’affrontent dans le débat entre les citoyens :

·         « il faut sauver les grandes entreprises Occidentales car elles seules sont capable de capter une partie du profit généré par le développement des pays émergeants»,

·         « il faut se méfier des entreprises trop importantes pour l’économie du pays car la disparition de chacune d’elles serait un drame et de ce fait, elles peuvent se livrer à toutes sortes de chantages vis-à-vis de la collectivité. Et d’ailleurs le dynamisme des BRICS ».

 

C’est d’ailleurs en sentant croître le décalage entre les intérêts supérieurs qui gouvernent l’économie et les besoins de l’économie locale, qu’un certain nombre de citoyens se sont intéressés aux monnaies complémentaires.

Ainsi, les citoyens qui adaptent leur institution « monnaie », tout comme ils ont, par le passé, transformé la royauté en république. Voilà pourquoi les monnaies complémentaires constituent un chapitre très particulier dans l’histoire de l’instauration « du monde d’après ».

 

D’ailleurs, les monnaies complémentaires présentent bien d’autres avantages qui restent à explorer.

En particulier, elles apparaissent comme des instruments de modernisation de la démocratie. Elles incitent les citoyens à ne plus être de simples consommateurs de services démocratiques, mais d’en être les acteurs à un niveau qui les concerne directement.

Les monnaies complémentaires ouvrent des opportunités en matière de simplification de la fiscalité et de remarquables incitateurs en matière de comportement vertueux. De vastes champs de réflexion s’ouvrent devant nous.

Enfin, de même que les nouvelles énergies se révèlent être un moteur de croissance grâce aux innovations qu’elles suscitent, les monnaies complémentaires ne pouvant donner leur pleine mesure que si elles sont déployées avec des technologies adaptées et de la modélisation adaptable, constituent donc un gisement d’emplois de haut niveau.



[1] Gardienne de l’harmonie du foyer, en l’occurrence de l’économie nationale.