Le contexte : la fin d’un modèle socioéconomique

En tentant de pousser ses critères d’efficacité au-delà des limites raisonnables, notre modèle s’effondre car il épuise les hommes et la nature.

L’ère industrielle a prospérée autour de la promesse du progrès technique et la confiance dans les chiffres.

A l’ère de l’immatériel, nous savons que la vie économique ne se mesure pas uniquement à l’augmentation des profits des entreprises, et des banques. Or, dans la gouvernance actuelle, seul ce qui est chiffrable est optimisé. Le reste n’est pas pris en compte.

Les aspirations du public se tournent vers un progrès qui n’est plus seulement technologique, mais centré sur la notion de « qualité de vie ». Ce nouvel espace de progrès constitue une opportunité de redéploiement économique.

Nous savons vers où nous voulons aller. Nous ne savons pas comment apurer le passer et gérer la transition.

Les robots humanoïdes, qui nous étonnent déjà dans leurs laboratoires, reposent sur des logiques floues. Ces nouveaux univers mathématiques ouvrent des perspectives, un peu délicates à appréhender, mais nettement plus capables d’épouser la complexité « des mouvements de la vie ».

Aujourd’hui, nous voulons enrichir notre paradigme pour qu’il accompagne « les mouvements de la vie » et sa « diversité ».

Cohabitation du système marchand, régalien et non marchand

Le problème des retraites constitue un nœud de réflexions. Il oblige à se projeter simultanément sur le rôle social du travail mais aussi sur le financement du passé (remise en état, fin de vie) et du futur (renouvellement, innovation).

 

Il met en évidence les limites de notre approche schématique de la création de valeur.  

L’ère postindustrielle nous a éduqué dans l’idée que la croissance passe par « toujours plus » de biens et de services, pour « toujours plus » de profit. Cette forme de croissance est guerrière car ce « toujours plus » s’obtient nécessairement au dépend d’autres acteurs.

Depuis la seconde moitié du 20ème siècle, la guerre économique s’est intensifiée amenant les hommes à se battre désespérément pour développer, coûte que coûte, des territoires marketing et financier.

Cette guerre, comme toutes les autres, est destructrice, même si nous admettons que l’émulation est source de dynamisme.

 

Un territoire économique se caractérise par des ressources humaines et terrestres d’une part et des besoins en biens et services d’autre part. L’économie, qui se développe à l’intérieur de ce territoire, prend ses racines dans un terreau de travaux collectifs, accumulé au fil du temps, perfectionné jour après jour, au grès des initiatives des hommes et des femmes de bonne volonté.

Tout ce qui tend à appauvrir ce terreau ou à brider les initiatives étouffe insidieusement l’économie.

 

Entre les zones économiques, les échanges sont essentiellement marchands. A l’intérieur d’une zone économique, les échanges sont pour une part marchands. Pour une part seulement.

Toutes les actions qui visent à entretenir le terreau social, culturel et économique local n’est pas marchand. Elles sont perçues comme des fonctions régaliennes et sont supposées être financées par l’impôt, qui, dans l’état actuel des choses, est lui-même financé par l’activité marchande.

A l’ère de l’immatériel, il apparaît que seuls les biens et les services en phase de leur maturité « industrielle » entrent dans le secteur marchand.

Or pour atteindre cette maturité, les entreprises ont trouvé des salariés éduqués, des travaux de recherches, des consommateurs solvables, des infrastructures opérationnelles … etc. autant de richesses qui ne sont plus uniquement issues de l’action de l’état.

Un nouvel espace apparaît entre le régalien et le marchand. C’est le « non marchand », un espace informel dans lequel se renouvelle le meilleur du terreau social et économique.

Par exemple, en France, les starups n’existent que par la volonté farouche de certains citoyens, capables de mobiliser des ressources humaines et financières : n’étant pas reconnus financièrement, puisque leurs profits (hypothétique) sont en devenir, l’accompagnement par le système associatif est désormais indispensable. Le développement artistique suit des voies finalement assez peu différentes. Or les uns comme les autres ouvrent les voies d’avenir.

Un fossé se creuse entre ceux qui ont une place établie dans l’économie marchande et ceux qui s’attèlent aux productions non marchandes et non régaliennes. Ce sont les activités qui prospèrent via les circuits associatifs et le bénévolat ou à travers un salariat instable et mal rémunéré. Cet espace d’action dépend de la bonne volonté de certains citoyens.

Pourtant, ces citoyens jouent un rôle croissant dans préservation de la qualité du terreau sans lequel l’économie de l’immatérielle, c'est-à-dire celle de notre époque, ne peut s’enraciner, car cette économie là, est basée sur les talents et les savoirs. Elle exige un terreau de très haute qualité.

Vers la corrélation de deux systèmes

Ce constat amène à l’idée que 2 systèmes économiques complémentaire doivent se développer : un pour l’extérieur (le guerrier) et un pour l’intérieur (la vestale) :

Le système tourné vers l’extérieur protége la vie intérieure et développe la vie internationale (achat de ressources, vente de biens et services, échanges « win win » culturels ...),

 Le système tourné vers l’intérieur se caractérise par ses valeurs « féminines » : il porte la vie et favorise le développement de ses ressortissants.

 

Le système tourné vers l’intérieur reconnaît les contributions de chacun et permet à l’écosystème de progresser selon un cap réactualisé au grès des évolutions du contexte. Il admet que le risque zéro n’existe pas et de ce fait s’organise autour de l’idée que :

§         Seul le présent est prévisible et donc soumis au système marchand.

§         Les méfaits du passé (dont le vieillissement de la population) se budgète et les espoirs du futur se financent par de l’emprunt. L’un et l’autre sont gérés dans un système contributif qui implique chacun.

L’écobionomie[1]

Bien entendu, il nécessaire de synchroniser les deux systèmes car ils ont besoin l’un de l’autre pour fonctionner : aucune économie moderne ne peut se prétendre autarcique. De plus, l’autarcie est source d’ankylose. 

Cette pratique introduit les notions de bi-monnaies. L’idée n’est pas nouvelle. Jusqu’à présent, elle a été essentiellement employée dans des zones économiques en difficulté, avec une notion de défiscalisation implicite.

Dans la mesure où nous constatons que l’usage exclusif d’une monnaie guerrière aboutit à la paupérisation du terreau social et économique, il n’y a pas de contradiction à s’intéresser aux bi-monnaies, qui entrent dans un contexte plus général de l’écobionomie.

Compte tenu des bouleversements introduits par cette notion, il n’est pas possible d’avancer vite sur ces sujets. Or, la situation à laquelle nous sommes confrontés réclame des interventions à court et moyen terme. Il y donc nécessaire de trouver des espaces homogènes d’expérimentation à grande échelle.

La gestion des retraites comme espace d’application

Le monde du travail est actuellement structuré autours d’institutions qui ont émergées à l’ère industrielle. Il reconnaît essentiellement les « patrons » et les « salariés », laissant une part croissante de la population active dans un nuage opaque en matière de défense des intérêts.

Il reconnaît 3 phases dans le déroulement d’une carrière : l’apprentissage, la production et la retraite. Or ces 3 phases ne correspondent pas tout à fait à la progression naturelle : j’écoute, je fais, je transmets, je me retire.

 

Au fil du temps, nous constatons que ces phases s’entremêlent : les métiers naissent et meurent au grès de l’actualité individuelle, internationale et technologique. Ce brouillage est même de plus en plus rapide.

Ainsi, le nombre de personnes dont le cursus ne convient pas ne cesse de croître. Une part inquiétante de la population se trouve engluée dans des drames personnels qui frappement leur entourage et mine la confiance collective.

Très concrètement, la rigidité du système actuel amène à une absurdité que la réalité économique internationale sanctionne durement : un tiers de la population active est sous employée.

L’inemploi dévalue rapidement chacune de ses victimes, parfois de façon irréversible. L’assistance apportée à cette population revient, pour une large part, à un financement de « bonne conscience », en pure perte. Un comble pour une époque qui ne cesser de rechercher l’optimisation financière.

 

Parmi les victimes, ceux qui refusent d’être « largué » se battent pour rester en contact avec le monde actif. Ils s’investissent dans l’innovation ou la solidarité. Ils sont les garants du terreau. Sans moyen, leur rendement est anecdotique et le découragement prend le relais.

Tant que les contributions non marchandes ne seront pas reconnues, les exclus ne seront pas incités à contribuer efficacement, alors même que leurs contributions deviennent indispensables dans le développement d’un terreau économique et social de haute qualité.

Proposition

Dans le système actuel, les retraités cessent brutalement leurs contributions auprès de la collectivité. Rien ne les encourage à changer de comportement au motif qu’il perturberaient le système économique marchand (ils casseraient les prix).

Les inciter à rester actif en orientant leur action vers le développement du terreau social, culturel et économique présente toutes sortes d’avantages. En particulier, ils peuvent assouvir leur phase biologique de la transmission. Ils ne s’étiolent pas, rendant ainsi les échanges générationnels plus fluides. Leur entrée dans le quatrième âge s’en trouve retardé et adouci.

Trouver un mode opératoire à cette proposition permet d’entrer dans une nouvelle approche économique et sociale, en commençant par le sous-jacent.

 « L’effort de reconstruction » pour en sortir et pour évoluer

La guerre économique que nous vivons depuis un demi siècle nous amène aujourd’hui à un effort de reconstruction qui doit être pensé, non seulement de manière à réparer les dégâts sociaux et culturels, mais également de manière à aborder le 21ème siècle avec la modernité adaptée à ses spécificités.

L’idée consiste à mettre en place, à l’occasion du traitement des retraites, une écobionomie qui reconnaisse les contributions, des seniors, puis des exclus (temporaires) du système marchand.

Concrètement, les bénéficiaires de pensions (de retraites) sont incités à s’impliquer dans des missions qui visent à améliorer le terreau socio-économique.

Ces contributions, reconnues pour leur création de valeur, permettent de bonifier leurs retraites à travers une monnaie spécifique qui soit :

·         Pour une part fondante[2] pour les inciter à ne pas trop thésauriser afin qu’ils demeurent des agents économiques dynamiques. Cette monnaie n’est utilisable que pour des biens et services produits localement,

·         Pour une autre part convertible en épargne intentionnelle[3], afin de préparer la 4ème partie de vie lorsque la contribution devient de plus en plus ténue,

 

Avec une telle approche, nous commencerons à appréhender la cohabitation de la création de valeur marchande et non marchande, si typique de notre économie de l’immatériel.

 

Le choc culturel qui découle de cette proposition amène à évoquer le pétrin dans lequel a sombré l’empire romain lorsque ses dirigeants refusaient de prendre en considération l’effondrement de l’économie basée sur l’esclavage. S’ils avaient pris conscience que de nouveaux rapports entre concitoyens allaient les sauver du désastre, ils l’auraient sans doute pris en compte.

Nous avons la chance de connaître la cause de notre mal. Ce mal appelle un effort collectif et intergénérationnel. La population sent qu’il faut accepter de penser autrement pour s’en sortir.

Oui, aujourd’hui l’entreprise va vite et les seniors n’y sont plus les biens venus. Ils ne s’y trouvent d’ailleurs pas bien. Et pourtant, autour de l’entreprise et à l’intérieur, ils peuvent transmettre leur expérience et donner du temps, ce temps qui manque et dont la rareté étouffe la vie à l’intérieur de l’entreprise mais aussi à l’extérieur, dans les famille, chez les clients, dans les administration et dans l’environnement …

L’ère de l’immatériel donne une primeur aux imaginatifs et aux entrepreneurs, ceux que l’innovation excite. Eux, plus que les autres ont besoin d’auxiliaires de temps et de savoirs ! Voilà un chantier collectif qui implique les pouvoirs publics (dont les collectivités locales), les entreprises et les retraités.

 

Le bouleversement auquel nous faisons face est d’une toute autre nature que celui qu’ont connus les romains, mais d’une amplitude semblable. Il n’est pas possible de se donner quelques siècles pour y apporter une réponse.

La retraite aujourd’hui comprend 2 phases : celle de la transmission et celle de la dépendance. La seconde doit être traitée avec dignité. La première avec enthousiasme.

Le chantier qu’elle requière porte sur :

·         les critères des missions dévolues à la population d’actifs concernés,

·         les modalités d’attribution de monnaies alternatives,

·         les modalités de conversion dans le secteur marchand et les mécanismes de fonte.

 

 

 

 



[1] [Éco] = la maison ; [bio] = la vie ; [nomie] = l’administration : Des méthodes et outils d’activation économique au service des Citoyens entreprenants cohérents avec le développement durable soutenues par Croisssance 21.

 

[2] Elle perd de la valeur si on ne s’en sert pas.

[3] Le détenteur de l’épargne indique dans quel domaine il veut investir.