Une contre performance magistrale en matière de développement par l’innovation

On se demande pourquoi les suicides de France Télécom, alias Orange, font plus de bruit que les autres.

Le suicide d’un salarié ou d’un patron n’a rien de nouveau, malheureusement. Dans le cas de l’opérateur historique, nous arrivons au terme d’un processus durant lequel se sont amalgamé un chapelet de choses inacceptables, des petites que nous n’avons pas jugé importants d’éradiquer quand il était encore temps.

France Télécom a été une des gloires de l’industrie française. En matière de téléphonie, mais aussi de traitement du son, de l’image et du signal, ses laboratoires de recherche courraient en tête, au coude à coude avec les japonais et les américains.

France Télécom était le développeur et l’exploitant du réseau de télécommunication, LE réseau si précieux pour le développement économique et culturel du pays.

Certes, il y avait quelques souffrances à l’intérieur. En particulier, organisé comme un corps de l’état, les postes clef étaient monopolisés par les polytechniciens, quel que soit leur talent d’ingénieur et de manager. Sous l’effet des progrès technologiques, ce problème est devenu de plus en plus pesant.

En effet, le progrès amène la complexité. Le pouvoir apparent (celui qui figure sur l’organigramme) a été peu à peu dévoyé par le pouvoir réel (celui qui fait que certains sont plus décideurs que d’autres), porté par les véritables experts, compétents, passionnés et passionnants.

Le progrès a commencé à imposer des réductions d’effectifs dans les métiers traditionnels. Les choses ont commencé à se gâter, surtout en raison du management mal habile.

Dans le même temps, pour des raisons inacceptables, pour le personnel et pour l’ensembles des français, il a été décidé de démanteler les laboratoires qui faisaient la gloire de la maison. Il a également été décidé de privatiser progressivement la maison et de l’exposer à la concurrence.

De ce fait, les « agents » sont devenus des « salariés » et les usagers des « clients ». La nuance ne repose pas sur les mots, mais sur l’engagement de chacun. Les premiers étaient fidèles à la nation. Les seconds sont devenus suspicieux vis-à-vis d’une « main invisible » habile dans sa façon de les contrarier.

Privatiser signifie rendre des comptes à des actionnaires qui ont placé leur économies dans le capital de l’entreprise. Comparé à ses concurrents, France Télécom posséde 2/3 de personnel en trop ! L’efficacité financière s’en ressent sérieusement. Eh bien, licencions !

Au vu de l’état du marché du travail en France, le licenciement doit être limité dans le temps et dans des quotas : disons 70 000 en 36 mois. Bien insuffisant pour donner envie aux actionnaires de se ruer sur le titre. Or comment progresser lorsque la bourse fait mine de ne pas faire confiance ?

Pendant ce temps là, les mauvaises habitues de gouvernance prospèrent et d’autres s’y implantent. Selon un banquier, qui préfère rester anonyme, les gens bien payés ne sont pas les meilleurs, mais ceux qui acceptent de faire en silence le sale boulot.

Je ne peux résister à la tentation de dire tout le mal que je pense de notre très mauvaise habitude de placer à la tête des entreprises, cotées au CAC 40, des hommes qui sont plus des grenouilles de cabinet (ministériel) que des amoureux sincère du métier et imprégné de son histoire … Et, tant que j’y suis, je dénonce les allégeances contestables, prises à l’insu de la communauté et qui ont amenées à un tel désastre.

Aujourd’hui, je dis que ce sale boulot n’aurait jamais du exister : fallait-il dénaturer cette maison en lui enlevant sa capacité à innover ? Fallait-il céder à des actionnaires privés ce bien commun dont le contrôle devient chaque jour plus stratégique ?

Grâce à l’innovation, nous aurions nécessairement offert de nouveaux métiers à ceux qui le perdaient de par le fait même de la propagation des innovations. L’imagination n’aurait jamais du déserter les lieux !

Pour cela, il faillait des dirigeants passionnés et passionnants, écoutés par des politiques et les financiers soucieux de l’avenir de nos enfants.

Honte à ceux qui se sont laissés asservir, que soient bannis ceux qui les ont asservi … et pitié pour tous ceux qui se sont laissés isoler docilement ou éjecté à bon compte. Ils ne savaient pas tout, mais ils voyaient !

Cette histoire est une violente contre-performance en matière de développement par l’innovation. Pour que toute cette souffrance ne soit pas vaine, nous avons le devoir d’enrichir notre maîtrise du management du changement et de remettre en cause cette pratique qui consiste à privatiser les infrastructures stratégiques.